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Ils ont la paroleInterview

Rencontre avec Angélique Boissière

Nous suivons son travail depuis quelques temps déjà et cela nous paraissait comme une évidence de vous la présenter. Angélique Boissière s’est prêtée au jeu de l’interview !

Crédit : Angélique Boissière

 

Peux-tu nous dire ce qui t’attire dans la photographie et surtout pourquoi l’argentique particulièrement ? 

La photo parce que c’est la forme d’art dans laquelle j’ai le plus de facilité pour m’exprimer.

L’argentique moyen-format, tout d’abord pour la visée par le dessus qui est beaucoup plus belle qu’en numérique ou qu’en 35mm, et puis l’objet en lui-même me plaît dans son utilisation et son ésthetique. C’est presque un contact charnel.

J’ai découvert la photo argentique très tôt avec les appareils jetables, et ma mère possédait un Nikkormat qu’elle utilise encore aujourd’hui. Puis, lorsque j’étais ado, j’ai acheté un argentique de la marque Canon dans une brocante. Je n’y connaissais rien, mais, ça m’a toujours fasciné et j’ai toujours aimé prendre des photos de tout et de rien. Quand j’ai eu pour la première fois un moyen-format dans les mains ça a été comme une révélation : le rendu m’a tout de suite plu et correspondait parfaitement à ce que je voulais retranscrire par l’image. Je me suis sentie beaucoup plus à l’aise avec le format carré. Il y a aussi la partie technique qui joue un grand rôle : J’apprécie la contrainte de devoir faire peu de photos. Cela me canalise et me permet de me concentrer sur l’essentiel. J’apprécie également l’aspect manuel des réglages, du développement, du tirage …

 

Quel est ton matériel photo ?

J’ai eu différents moyens et petits formats dans le passé, mais actuellement j’utilise un Rolleiflex V et un Pentax 67 en moyen-format, ainsi qu’une chambre Nagaoka 4×5 pour le grand format. J’utilise principalement de la tri-x 400 en pellicule, ainsi que du Xtol de chez Kodak en révélateur. J’aime utiliser toujours les mêmes outils pour ne pas avoir à réfléchir pendant la prise de vues et pour obtenir toujours le même rendu. Je ne suis pas une «geek de matos argentique», j’ai juste besoin de bien connaitre mon matériel et que ce dernier soit fiable.

 

Crédit : Angélique Boissière

 

Réalises-tu le développement et le tirage de tes images ou bien passes-tu par des laboratoires photos spécialisés ? Quel est ton processus ?

Comme beaucoup de photographes argenteux aujourd’hui, mon process est une «technique mixte». Je développe moi-même mes négatifs, bien souvent avec du Xtol. Ensuite je les scanne et les traite numériquement. Ça consiste principalement à ajuster la lumière, les contrastes et la netteté, comme on pourrait le faire sur des tirages argentiques, mais en beaucoup plus simple… Bien sur, l’idée n’est pas de rattraper une photo ratée en post-prod, mais plutôt de mettre ma touche personnelle aux photos qui ont du potentiel. Si j’ai décidé de scanner plutôt que de tirer, c’est tout simplement pour des questions de budget, de place, mais aussi de temps.

 

Pourquoi la majorité de ton travail est-il en noir et blanc ? Fais-tu également de la couleur ? Dans quel contexte choisis-tu d’être en NB ou en couleur ? 

J’ai toujours été beaucoup plus à l’aise avec le noir et blanc. Lorsque j’imagine mes photos je les structure toujours en monochrome dans ma tête. Ça me permet de me concentrer sur l’essentiel. Il a ce côté universel élégant et minimaliste qui me plaît.

J’ai expérimenté la photo en couleur principalement en studio pour de la mode. Je crois que comme la couleur me fait peur et que je suis moins à l’aise, je cherche à tout contrôler, et c’est pour ça que le studio s’y prête bien. En extérieur je suis dépendante des coloris de la nature, et je n’arrive pas à me projeter dedans. Ça ne me parle tout simplement pas.

Crédit : Angélique Boissière

Peux-tu nous parler de la série « Marées » s’il te plait ? Pourquoi en faire un livre ? Comment s’est déroulé l’édition ? 

Au début je n’avais pas réellement réfléchi à faire une aussi longue série. J’appréciais simplement la lumière si particulière du bord de mer, et toutes les possibilités que ses décors m’offraient.

Après 4 années à faire des allers-retours à la plage, cette série est devenue conséquente et je me suis dit que la meilleure façon de péreniser ce travail était d’en faire un livre.

Aujourd’hui, avec les développements des réseaux sociaux, et la masse d’images qu’on peut regarder à scroller sans cesse, on ne prête pas plus d’une seconde d’attention par image. On voit tellement de contenu photographique qu’on en devient blasé, et que plus rien ne nous surprend… Je trouve ça triste, et même si je continue de publier des photos sur instagram, je ne m’y retrouve pas vraiment.

Crédit : Angélique Boissière

Je fais partie des gens qui croient encore aux beaux livres d’art, qui permettent de prendre son temps, de regarder en détail… J’adore acheter des livres parce qu’ils sont des objets transitionnels, destiné à l’autre, qui se partagent, s’échangent, s’offrent… Mais un livre, c’est aussi un médium à part entier dont la mise en page à toute son importance. Dans lequel on doit retranscrire son univers, à travers la couverture choisie, le papier, la typographie… C’est mon côté graphiste qui parle ! Et puis, produire un si bel objet pour mettre en valeur son travail, c’est le rêve de chaque personne animée par cette passion de l’image.

J’ai décidé d’autoéditer mon livre pour pouvoir le concevoir entièrement seule et sans contrainte. Pour cela, j’ai fait un financement participatif en septembre 2018, qui a été une belle réussite. Le problème, c’est que quand on sort un livre, et qu’on le tient enfin dans ses mains après tant de travail, on pense déjà au suivant …

Pourquoi des femmes ? Et surtout pourquoi une majorité de nu ?

Je pense tout d’abord par facilité. De tout temps ce sont les femmes qui ont inspiré les artistes, hormis, peut-être, durant la Grèce antique où c’était plutôt les hommes qui étaient sculptés. Ce n’est pas très original au fond… Mais je crois que ça vient aussi du fait que je suis une femme et que je m’identifie davantage à des modèles femmes, car même si ma photographie n’a pas de propos particulier, c’est quand même une partie de moi que je retranscris.

Crédit : Angélique Boissière

En ce qui concerne le nu, ça a un rapport avec mon éducation artistique, très classique, aux romantiques, aux impressionnistes, aux odalisques d’Ingres etc… Le nu c’est quelque chose d’indémodable. Après, même si mes modèles sont souvent nus, ce n’est pas vraiment de la photo de nu artistique, mais plutôt un mélange de style : j’aime mixer le portrait et la nudité, comme l’a très bien fait Jock Sturges avec ces photos de naturistes, ou encore la nudité et la mode, comme Paolo Roversi. Si je cite ces deux artistes que j’adore, c’est parce qu’ils font à mon sens, des photographies de nus saisissantes qui  n’ont rien à voir avec la photo de nu artistique lambda. Ce qui est fort, et ce vers quoi je tends, c’est ce contraste entre la nudité et les postures fières de leurs sujet, ce contraste entre le nu et plein d’autres choses. Donc c’est vrai, je prends souvent des photos de femmes nues, mais ce n’est pas tant le nu qui m’intéresse au fond …

Crédit : Angélique Boissière

Est-ce que tu penses que le fait d’être une femme change ton regard sur le nu ?

Il est évident que la pratique de la photo renforce la subordination qu’il y a entre les hommes et les femmes. Il ne faut pas oublier que la majorité des photos de nu qu’on voit sont faites par des hommes. Je pense que la prise de vues entre un photographe et un modèle, est un jeu de dominant/dominé, quoi qu’on dise.  Photographier quelqu’un c’est la transformer en chose symbolique, qu’on peut capturer, posséder… Ce n’est pas pour rien que le langage photo comporte des mots comme «charger» «viser» «armer» …

Donc, quand une femme prend des photos ce n’est surprenant que le regard soit complètement différent. Pour nous les femmes, il s’agit de s’approprier un objet de domination, et de le détourner… Ma pratique du nu va complètement à l’encontre de la pratique du nu des hommes photographes car je ne  sexualise jamais mes modèles. Je prends en photo un modèle nu comme je prends en photo un modèle habillé. Pour faire une bonne photo de nu, il faut faire en sorte que le modèle incarne ce nu comme étant quelque chose de naturel, et non qu’il soit destiné à attiser le regard du spectateur. Il faut avant tout voir le visage, et se rendre compte de la nudité ensuite. Je pense que c’est le secret d’une bonne photo de nu.

Penses-tu que ton approche serait différente en travaillant avec des modèles hommes ?

Ça fait justement partie de mes prochains projets, parce que je trouve qu’hormis dans le milieu gay ou féministe, l’homme n’est pas assez photographié nu, et ce sont souvent des représentations d’hommes ou bien vulnérables, ou bien sexys. Mon approche sera surement différente et fidèle aux images que j’ai toujours faites : J’aime répresenter les humains avec dignité. Je suis très inspirée par le travail de Mappletorpe ou d’Herb Ritts qui font référence au nu traditionnel artistique. Je rêve de prendre en photos des danseurs classiques, mais aussi des performers burlesques… Ça fait déjà 4 ans que j’y pense, mais comme j’ai beaucoup d’idées et trop peu de temps, je mets du temps avant de concrétiser ce projet. Ça viendra un jour !

Crédit : Angélique Boissière

Comment se passe une séance photo typique ? Est-ce que tu diriges beaucoup le modèle ?

Ce qui est paradoxal avec ma pratique de l’argentique, c’est que je photographie toujours dans l’urgence. Je photographie très vite, d’une part parce que comme je suis une personne anxieuse, je fais les choses nerveusement, d’autre part je suis parfois obligée de le faire à cause des facteurs climatiques et de la lumière naturelle qui peut vite décliner.

En ce qui concerne le fait de diriger ou non ses modèles : Il y a des photographes qui épuisent leurs modèles d’indications, d’autres qui sont très discrets… Je pense que ma pratique se situe au milieu. Certains modèles sont très à l’aise et proposeront plein de choses, d’autres ne savent pas quoi faire et dans ce cas je dirige beaucoup plus. Dans une séance photo, le plus important est de réussir à emmener l’autre vers ce qu’on souhaite, tout en ne sachant pas à l’avance ce qu’on veut, et c’est encore plus difficile quand on dispose de très peu de temps, mais c’est aussi très stimulant ! Généralement je commence à faire des photos intéressantes vers la fin de la séance. Les premières photos, elles, sont surtout utiles pour mieux se connaitre, se détendre. C’est presque de l’échauffement. Et puis parfois, au contraire, la première photo, un peu sur un malentendu va faire partie de la sélection finale. Il n’y a pas trop de règles car le portrait n’est jamais une science exacte.

 

Quelles sont tes inspirations photographiques ? 

En terme de photographes : Irving Penn, Paolo Roversi, Sally Mann, Mapplethorpe, Richard Avedon, Sarah Moon, Francesca Woodman, et beaucoup d’autres …

Sinon : l’art sous toutes ses formes ; La danse, la musique, la peinture, la mode…

 

Penses-tu un jour réaliser des collaborations avec d’autres photographes ?

La majeur partie du temps, je préfère travailler seule afin de garder une intimité entre le sujet et moi même. Je n’aime pas être observé par une équipe ou des assistants, même si parfois je n’ai pas le choix.

Pour l’instant je n’ai pas de collaborations de prévues, mais pourquoi pas un jour pour des expositions collectives, ou un livre avec différents artistes, ca pourrait être une idée…

Parles-nous un peu de ton travail en autoportrait …  

À la base, j’ai commencé la photo en faisant des autoportraits. J’étais ado, et je n’avais que moi sous la main, c’était pratique. Même si je n’ai jamais réellement cessé d’en faire, j’ai un peu lâché cette pratique quand j’ai commencé à prendre en photo des modèles. Et puis, suite à la sortie de mon premier livre «Marées» et une reconversion professionelle intense, je me suis retrouvée non seulement avec le syndrome de la page blanche, mais aussi à ne plus avoir du tout le temps pour la photo. J’ai donc renoué avec l’autoportrait à ce moment là. C’était un moyen continuer de déclencher pendant cette trêve photographique où je n’avais une fois de plus, que moi sous la main…

Je me prends en photo de manière tout à fait instinctive, sans vraiment réfléchir à une mise en scène, souvent chez moi. Ça me prend comme ça. Parfois je n’en fais qu’une, parfois je grille toute la pellicule en 2 minutes. Me prendre moi-même en photo est une manière de garder un souvenir d’un état d’âme, à un moment précis , comme une sorte de rétrospective de ma vie. C’est à la fois, une mise à nu, un moyen d’introspection, mais aussi un jeu entre le réel et le faux, une interrogation identitaire sans fin où je me réinvente à travers la construction/déconstruction d’un personnage, mais qui fait quand même partie de moi.

Ce qui est intéressant ce n’est pas chaque autoportrait pris indépendamment des uns et des autres, mais plutôt la répétition de l’excercice, parce qu’il y a des constantes qui se dessinent : des symboles, des poses, des endroits, qui deviennent réccurents …

C’est un travail qui est également beaucoup plus expérimental que mes photos avec modèles : Je peux me permettre de salir mon négatif, essayer des pellicules différentes, rater mon développement, ou bien foirer mon exposition… Le rendu final n’est pas le plus important.

 

Nous tenions à remercier Angélique pour le partage de son travail photographique avec nous et n’hésitez pas à passer par son site web.

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