Rencontre avec Raphaël Cei

Raphaël Cei par Branco Prata

Bonjour RaphaëCei, pourrais-tu te présenter aux internautes ? Quel est ton parcours ? D’où vient ton intérêpour la photographie ? 

Bonjour, tout d’abord un grand merci d’avoir pris le temps de préparer cette interview. C’est ma première et c’est génial d’avoir autant personnalisé les questions.

Donc je suis photographe et designer, mais ma formation initiale est le design. Je me suis formé à la photo à travers certains cours dans mon école, en tant qu’autodidacte, par des blogs, YouTube, et par des rencontres. Pour une présentation plus complète ici.

Pour ce qui est de mon intérêt pour la photo, je crois qu’il vient du fait que le design est plutôt une pratique créative que l’on peut assimiler à la recherche : les projets s’étalent dans le temps et convoquent beaucoup de paramètres ; il faut compiler dans son cerveau des milliers d’informations pour apporter la réponse la plus juste et la plus pertinente. Avec la photographie, même si elle nourrit une réflexion de fond, je peux avoir un rapport à la création plus instinctif : je perçois, je vois, je cadre, je déclenche et c’est fait. C’est très direct : tu produis et ensuite tu compiles, pour faire émerger une démarche, une série. C’est un bon équilibre avec la pratique du design.

Ta chaîne YouTube « Exploration » fournit aux internautes une pléthore dinformations sur la pratique argentique, mais pas que. Peux-tu nous expliquer le concept et comment t’est venue l’idée ? 

J’ai beaucoup appris, je me suis nourri de diverses influences (hors photographie également) et j’avais envie de partager ça. Je suis plutôt quelqu’un de réservé qui n’aime pas se mettre en avant, mais je pensais avoir un mot à dire sur la photo, donc je me suis lancé un défi.

Effectivement, il n’y a pas que de l’argentique, car ce médium est un prétexte pour faire passer mon message et mon approche de la photo. Aussi, je déteste les guerres stériles : Canon/Nikon, argentique/numérique, reflex/hybride, vrai pro/faux-pro, c’est de la m*** pour moi. D’ailleurs, si tu regardes bien, ceux qui produisent des images se foutent de ça, ils n’ont pas le temps de polémiquer là-dessus.

J’ai pu constater ton approche philosophique de la photographie, j’ai pu également lire un article que tu as écrit sur la notion dimperfection. Comment perçois-tu le geste photographique au niveau social et philosophique ?

Pour moi, c’est une rencontre, avec une personne, un lieu. Attention, je ne me considère pas comme un photographe humaniste : je déteste entendre un photographe dire « c’est l’humain qui m’intéresse ». Pour moi, ça donne des photos de clochard ou des gens avec une tête étrange, mais ça ne dit rien de la personne. Pour ma part, c’est une personne qui m’intéresse à un moment donné. En fait, je suis plutôt attentif à mes émotions plutôt qu’aux faits. Si je ressens quelque chose de fort, je vais vouloir en garder le souvenir.

Copyright Raphaël Cei

Quels éléments déclencheurs ont motivé ton choix pour un retour vers la photographie argentique ?

Il y en a plusieurs. Premièrement, la matière, le côté tangible : quand tu regardes un négatif développé, même si petit soit-il, tu sens la densité, la composition, etc. Le fait de faire soi-même et de répéter mille fois les mêmes gestes aussi. En plus, il y a un côté proche de la mysticité quand tu es dans un labo. Étudiant, je pouvais y rentrer le matin à 11h et en ressortir que 12 à 18h plus tard sans avoir mangé, bu ou pissé. Paradoxalement, en photo, tu arrêtes le temps aussi après la prise de vue. Ensuite, il y a l’intelligence du matériel, conçu pour des usages spécifiques. Il y a une richesse des formats et des modes de prise de vue qui est incroyable. Pour l’instant, le numérique ne le propose pas, même si l’on voit un début de démocratisation du moyen format. Le numérique est plus pragmatique et c’est normal : il faut faire ce sacrifice pour que deux minutes séparent le but de Zlatan de son affichage en couverture du site de l’Équipe.

On parle peu de linversible. Peux-tu nous donner ton avis vis-à-vis de lui ? Son intérêt, etc.

Très honnêtement, je n’en ai pas fait énormément. Cependant, c’est en projet qui sera bientôt expérimenter. Quand je vois le travail des grands reporters des années 80, ça m’impressionne un peu, et comme on m’a toujours dit que la diapo était moins tolérante, je n’ai jamais vraiment osé. J’ai aussi commencé en noir et blanc où l’on trouve moins d’inversibles sauf pour des usages très précis. En passant à la couleur, je suis tombé amoureux de la Kodak Portra et malgré quelques essais d’autres pellicules, je n’ai jamais changé. J’ai appris à exposer pour un négatif, et je suis un peu un psychopathe des procédés et du flux de travail. J’aime passer du temps à chercher le système parfait, mais quand je l’ai trouvé, je ne veux plus en changer.

Quel est ton avis sur la pérennité de largentique ? Tu abordais dans une de tes vidéos la disparition progressive de certaines pellicules au catalogue de Fujifilm. Comment vois-tu la mutation du marché ?

Je n’aime pas trop les prophéties, elles sont rarement justes. Ce qu’on observe, c’est que maintenant la crise passée, le marché se stabilise, voir repart à la hausse. Kodak est « sauvé », car ses moyens de production sont en phase avec la demande. Les productions cinéma continuent également d’utiliser la pellicule et cela soutient le marché. Il y a une certaine noblesse à produire sur ce médium, donc ce sont des arguments en faveur d’une pérennisation. Ça c’est pour les gros producteurs de pellicules, mais ce qui est intéressant c’est de voir que plein de petits renaissent (Ferrania pour ne citer que lui) et que plein d’autres émergent (Cinestill, ou notre Film Washi national). La « mort des gros » leur laisse de la place, c’est comme dans la nature et l’histoire de l’évolution (les grands dinosaures ont disparu et les petits reptiles ont pu évoluer). Voilà, il n’y a pas de mort de l’argentique, mais une évolution. Une évolution du marché et aussi de la pratique. Bref, je pourrais en parler des heures, je trouve ça passionnant ! Mais définitivement #filmisnotdead.

Selon toi, quelle est la plus-value recherchée lorsquon passe du numérique à l’argentique ? Ou plutôt, quels sont les avantages de se tourner vers largentique comme médium dexpression ?

C’est compliqué, car il y a différentes pratiques de l’argentique. On peut faire la distinction pratique amateur/professionnel par exemple. Pour les amateurs, deux avantages à mon sens : le plaisir de la débrouille et le caractère pédagogique (je reste convaincu que le rapport à la matière est un élément essentiel pour apprendre, quand on a son négatif en main, on sent la densité, c’est concret). Pour les professionnels, il n’y a que des avantages. Premièrement, le rapport que j’instaure avec mes clients est radicalement différent ; je retrouve la posture de l’expert en qui il faut faire confiance, je peux imposer des conditions de prise de vue, car l’argentique me les impose, et on m’écoute ! Aujourd’hui, on a un discours ambiant qui véhicule l’idée que tout le monde peut être photographe, et les photographes se plaignent souvent d’être pris comme des presse-bouton ; personnellement, j’ai trouvé la solution. Ensuite, cela me permet d’externaliser la post-production (sur laquelle je considère n’avoir aucune plus-value), car c’est mon labo qui  fait l’étalonnage colorimétrique (selon mes directives) et je le facture au client. C’est quelque chose d’accessible aux grands labos en numérique, mais pas aux indépendants ; combien de collègues se plaignent de passer des heures sur la post-production ?

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Tu utilises une myriade dappareils tels que : Le LeicaM, le Plaubel Makina 67, le Contax 645, etc. Quel est ton rapport vis-à-vis du matériel ? Tu nous parles dusage spécifique selon lappareil, peux-tu développer ?

Raymond Depardon lui-même le dit, que ne pas être un acharné du matériel lorsqu’on est photographe c’est normal. J’aime beaucoup la richesse et la diversité des appareils argentiques, le numérique a beaucoup lissé les choses et c’est dommage. On nous vend des appareils à tout faire, je trouve ça triste. J’aime le fait que chaque appareil ait ses forces et ses faiblesses. Par exemple, le Plaubel est en 6×7 ultra compact, une prouesse, mais il est lent et on ne peut changer l’optique. L’Hasselblad quant à lui propose une personnalisation extrême, mais il est lourd et encombrant. Le Leica M est compact, léger, rapide et silencieux, mais sa visée télémétrique ne permet pas de cadrer précisément et n’est qu’un 24×36, etc.

Je choisis donc l’appareil avec lequel je vais travailler en fonction du contexte.

Tu nous dis faire un gros travail de préparation en amont avant une séance. Quels sont les points que tu privilégies ? Rentres-tu en contact avec les modèles avant ? Comment se passe une séance avec toi ?

Je cherche à avoir un maximum d’information sur le lieu, la lumière, le style, la DA, etc.. J’aime maîtriser le cadre. Pour moi, même si cela peut paraître contre-intuitif, tu peux t’exprimer librement une fois que ton cadre est bien défini. En revanche, je n’ai pas de plan défini pour mes séances, c’est vraiment en fonction de la demande.

Tu abordes le portrait sous la bannière de Marcel Mauss « Potlach » sur le principe du don, ce qui fait une certaine mise en abîme sociale de la photographie (du social dans le social). Quel est le message que tu souhaites faire passer ?

J’avoue ne pas avoir de « message » à faire passer. Le portrait (la pratique) est pour moi un échange et une rencontre et le portrait (la photo) en est une trace. Comme je l’ai dit, j’aime les procédés, pour leur capacité à faire émerger des choses. Dans ma série, tout le monde est cadré carré, plein centre, à la distance de mise au point minimale de mon Hasselblad : tout le monde est au même niveau. Ce n’est pas un délire communiste, juste une volonté d’accorder la même attention à tout le monde.

Dans une de tes vidéos, tu nous disais être déçdes résultats couleur lorsque tu passais par un labo « courant ». Est-ce que le passage par un labo pro est obligatoire pour obtenir un rendu dit « Fine Art » ?  

Je pense oui. Les labos professionnels internationaux (Carmencita, Richard photo Lab, The Find Lab, etc.) proposent un vrai service, on crée une vraie relation avec eux, et petit à petit, ils savent interpréter notre travail. Au final, ils réinstaurent la relation que l’on avait avec notre tireur d’autrefois. Encore une fois, on peut avoir ce rapport avec les grands labos en France, mais l’offre est réservé aux grands noms qui ont les moyens, pas aux petits indépendants. Ensuite pour le rendu « Fine Art », il y a certaines conditions à la prise de vue qui rentrent en jeu.

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Tu prônes une vision moderne de largentique, peux-tu développer le concept ?

J’entends beaucoup de grincheux dire que si on ne tire pas ses photos sous agrandisseur, on ne fait pas vraiment de l’argentique. Pour faire simple, je trouve ça débile, chacun fait ce qu’il veut. L’argentique me permet de faire du moyen format par exemple, et que je scanne mon négatif ou que je le tire, j’aurai toujours ce rendu particulier du moyen format. Bref, tout dépend du niveau de contrainte que l’on souhaite se mettre. En tant que professionnel, je dois faire en sorte d’être compétitif. Faire la prise de vue à la pellicule n’est pas une contrainte pour moi. Et puis, il faut se rappeler que nous sommes en 2017, le numérique permet de diffuser notre travail et nos idées dans le monde entier (de s’étriper sur les forums photo aussi 🙂 ) à une vitesse incroyable, donc le numérique a quelques atouts quand même 😉

Quelles ont été tes inspirations durant ton apprentissage photographique ? Pourquoi tont-ils inspiré et comment as-tu assimilé leurs travaux au tien ?

Richard Avedon : pour la vérité et l’honnêteté de ses portraits.

Raymond Depardon : surtout son travail sur « un moment si doux », j’aime le fait qu’il ne joue par la surenchère, pas d’effet pour rien.

Sophie Calle : pour son travail sur la psychologie et l’émotion.

Noémie Goudal : pour sa capacité à faire de l’illusion low-tech

Ai Wei Wei : « All is Art, All is Politic »

Je ne suis pas un grand adepte de Doisneau et Cartier Bresson ; je trouve leur travail moins honnête, il est trop mis en scène. De la même manière, je n’aime pas les photomontages de l’extrême, produits sur Photoshop aujourd’hui. Je sais que ça peut choquer de dire ça de ces grands maîtres, je ne remets pas du tout en question leur place dans l’histoire de la photo, juste j’adore moins.

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Comment conçois-tu le schéma narratif lors de tes prises de vues ? Que ressens-tu ? Quelles histoires souhaites-tu préparer ? Sont-elles déjà ancrées dans ton esprit, ou viennent-elles spontanément durant la séance ?

Je suis plus analytique que narratif. Si je dois raconter une histoire, elle doit être chronologique. Je sais que c’est la grande mode du storytelling, mais pour moi on n’est pas obligé de raconter une histoire. On peut simplement décrire une situation. Une histoire n’est légitime pour moi que si elle est vraie. Pour décrire précisément un sujet, il y a mille manières, que j’enseigne dans mes ateliers ; je choisis la meilleure en fonction du sujet : on ne décrit pas de la même manière une panière à fruits dessinée par un designer et fabriquée par des artisans vietnamiens, et des robes pour enfant autoproduites par une créatrice. C’est la relation entre le sujet et le contexte qui raconte quelque chose, plus qu’une histoire que l’on invente.

Retrouvez Raphaël sur ses sites, L’artisan et Exploration ainsi que sur sa chaine Youtube.

One thought on “Rencontre avec Raphaël Cei

  • 31 mars 2017 at 3 h 25 min
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    Étonnant cette maturité chez un jeune photographe.. Chapeau Raphaël..!!! j’ai 70 ans et suis encore un apprenti dans le noir du labo..Aujourd’hui je ne peux plus en ressortir 12h après sans avoir pissé.. question de prostate mais j’ai pratiqué cette immersion plus jeune et je comprend tellement …
    maintenant j’accompagne des étudiants de l’université proche en atelier argentique..Ils découvrent les sensations éprouvées avec un Pentax spotmatic ou un Olympus OM2 des années 70 dans les mains avec les bruits du chargement et du déclenchement de rideau,, c’est une vraie decouverte pour cette generation du numérique et du shoot à repetition.. Un émerveillement pour eux cette alchimie du process de developpement et de la sculpture de lumière sous l’agrandisseur.. ici en Amérique du nord on appelle ça du « revival » je crois bien sur en son avenir..Ce qui est quand même incroyable quand on se remémore les commentaires et oraisons funèbres qui fleurissaient sur la planète photo il y a deja 15 ans… Alors Hissons haut matelots Tiens bon la barre et tiens bon le vent Santiano, Si Dieu veut, toujours droit devant, Nous irons jusqu’à San Francisco…
    Cordialement à te suivre et à conseiller tes videos. Alphilge

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